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Manier l’insulte et la vulgarité en politique?

«Ce recours à la vulgarité n’est ni anodin ni isolé. Il semble même s’imposer de plus en plus dans l’espace public.»

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Chronique Victor Henriquez | «Manier l’insulte et la vulgarité en politique?» (Crédits: image tirée de l'Associated Press et montage Noovo Info) Chronique Victor Henriquez | «Manier l’insulte et la vulgarité en politique?» (Crédits: image tirée de l'Associated Press et montage Noovo Info) (Montage Noovo Info et Associated Press)

Hier matin, au réveil, les Québécois ont découvert une nouvelle sortie fracassante du président Trump, dont la stratégie de communication sur la guerre en Iran apparaît de plus en plus décousue.

Après avoir affirmé être en discussion avec un régime qui le nie, annoncé une fin imminente du conflit, promis une réplique sans pitié et prédit une guerre courte, le président a ajouté les insultes à son registre. «Ouvrez le putain de détroit, espèce de tarés, ou vous vivrez en enfer. VOUS ALLEZ VOIR ! Gloire à Allah.» a-t-il écrit sur son réseau social. Il a également laissé présager pour mardi des frappes massives contre des ponts et les centrales électriques de la République islamique.

Il s’agit de la plus récente manifestation d’une série de prises de parole émotives et désorganisées du président américain. Pourtant, ce recours à la vulgarité n’est ni anodin ni isolé. Il semble même s’imposer de plus en plus dans l’espace public. Que traduit-il réellement? Est-ce efficace? Regardons cela de plus près.

Synonyme de désarroi

Dans ce cas précis, difficile d’analyser cette intervention sans y voir une forme d’impatience face à la résistance du régime iranien. Le 1er mars, au début du conflit, le président évoquait une guerre de quatre à cinq semaines et une victoire totale. Depuis, la situation s’est complexifiée et les États-Unis s’enlisent dans un conflit que la population américaine n’a ni demandé ni approuvé.

Le message publié sur Truth Social ressemble à un cri du cœur, mêlant sincérité, frustration et mépris. Il traduit l’exaspération d’un président manifestement lassé, qui ne souhaite pas s’engager dans une guerre longue, mais qui refuse tout retrait sans pouvoir revendiquer une victoire.

La vulgarité attire l’attention

Une autre dimension est évidente. Le président maîtrise parfaitement les leviers de l’attention médiatique. Son message a rapidement fait le tour du monde, en pleine journée de Pâques, alors que des millions de familles étaient réunies. Si l’objectif est d’occuper l’espace public, de provoquer la discussion et de marquer les esprits, l’insulte est un outil redoutablement efficace.

Certains y verront une dérive spontanée. D’autres, dont je suis, y perçoivent une stratégie. Depuis ses premières campagnes, Trump a démontré qu’il ne laissait que peu de place au hasard. Il excelle dans l’art de provoquer, d’imposer ses thèmes et de mobiliser. L’apparente spontanéité relève souvent davantage de l’habileté que de l’improvisation.

Est-ce une tendance?

Donald Trump n’est pas un cas isolé. Le recours à des formules plus dures, voire insultantes, s’observe aussi dans notre propre espace public. On se souviendra de Magali Picard affirmant que Jean Boulet était «soit innocent, soit qu’il fait l’innocent», de Pierre Poilievre qualifiant Justin Trudeau de «cinglé» à la Chambre des communes, ou encore de Paul St-Pierre Plamondon dénonçant la «vacuité intellectuelle de certains acteurs du milieu culturel». Le phénomène s’inscrit dans un contexte plus large de polarisation des discours, où le décorum recule progressivement.

Ces sorties surviennent généralement dans des contextes de confrontation politique interne, fortement chargés sur le plan émotionnel, et visent souvent un public déjà acquis. Ce sont ces partisans qui valorisent une parole plus directe, plus tranchée, perçue comme authentique et engagée.

Les États-Unis sont «sur le point» d’atteindre leurs objectifs en Iran, selon Trump Dans son premier discours depuis le lancement des frappes conjointes avec Israël sur l'Iran, Donald Trump a affirmé que les États-Unis sont «sur le point» d'atteindre leurs objectifs. Retour sur ce discours avec Valérie Beaudoin.

Ça fonctionne?

Tout dépend de l’objectif voulu. Si l’on souhaite faire progresser un débat ou convaincre un adversaire, l’insulte est inefficace. Elle n’apporte rien aux échanges, durcit les positions et appauvrit la discussion. Personne ne remporte une joute oratoire en dégradant son interlocuteur, qu’il ait raison ou non.

En revanche, si l’objectif est de faire du bruit, de démontrer un engagement fort ou de faire en sorte que l’émotion prenne le dessus sur le fond, la stratégie peut s’avérer efficace.

Donald Trump n’est pas le premier à intégrer l’insulte à ses prises de position, mais il en fait un usage particulièrement visible dans le champ de la diplomatie internationale. Si cette approche semble trouver un écho auprès de sa base, tout indique qu’elle n’aura aucun impact sur le régime iranien.

En revanche, elle pourrait contribuer à redéfinir les normes de la communication politique. Lorsqu’un président américain adopte ce ton et cette forme sur la scène internationale, il ouvre la porte à une banalisation de ces façons de faire chez d’autres dirigeants. C’est sans doute là le véritable enjeu.

Espérons que cette dynamique ne s’impose pas trop rapidement ailleurs et surtout, qu’elle ne traverse pas la frontière trop vite. Insulter c’est provoquer, pas débattre, ni communiquer.

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