Lors de sa toute première émission de The Late Show en 2015, Stephen Colbert s’en est pris à Donald Trump tout en se régalant d’Oreos, comparant son incapacité à résister à ces biscuits à son incapacité à résister de s’en prendre au candidat à la présidence de l’époque.
«Écoutez, vous ne me possédez pas. Je n’ai pas besoin de diffuser des extraits de vos interventions pour avoir une émission de télévision à succès», avait-il dit à une photo de Trump. «Quelqu’un à la télévision devrait avoir un minimum de dignité, et ce pourrait être moi.»
Au cours des 11 années qui ont suivi, Colbert n’a pas pu réfréner son envie de lancer des piques à Trump, transformant souvent son émission en une critique virulente des politiques du mouvement MAGA. Trump le qualifiait de «mort en sursis».
La querelle télévisée entre les deux hommes semble prendre fin jeudi, alors que l’émission de fin de soirée de Colbert, l’une des plus regardées, quittera les ondes, réduisant au silence un critique très en vue de la Maison-Blanche.
«L’héritage de cette émission doit être que nous nous en souvenions comme de l’émission qui a été annulée parce qu’une administration présidentielle voulait la faire disparaître des ondes», a soutenu Heather Hendershot, professeure en communication et journalisme à l’Université Northwestern.
«Nous n’avons pas encore relié tous les points, mais il est très clair qu’il s’agissait d’une décision politique. Et je pense que dans 20, 30 ou 40 ans, c’est ce dont on se souviendra surtout à propos de cette émission, c’est que ce fut un moment de triomphe autoritaire.»
Quand l’humour et la politique s’affrontent
Lorsque CBS a annoncé l’été dernier que l’émission de Colbert prendrait fin en mai, la chaîne a évoqué des raisons économiques, mais d’autres – dont Colbert lui-même – ont exprimé leur scepticisme à l’idée que le président n’ait pas joué un rôle dans la décision.
L’annulation est intervenue après que Paramount, la société mère de CBS, a accepté de verser 16 millions $ US pour régler une poursuite intentée par Trump à la suite d’une entrevue à «60 Minutes», alors que la vente de Paramount à Skydance Media attendait l’approbation de l’administration Trump. Colbert avait qualifié cet accord de «gros pot-de-vin».
Trump s’est réjoui de cette annulation dans un message publié sur Truth Social, écrivant qu’il «adorait» que l’animateur ait «été viré». Il a ajouté: «J’ai entendu dire que Jimmy Kimmel serait le prochain.» À peine deux mois plus tard, ABC, cédant à la pression du président de la Commission fédérale des communications (FCC) nommé par Trump et des chaînes affiliées, a temporairement suspendu Kimmel – l’animateur de sa propre émission de fin de soirée – à la suite de ses commentaires sur l’assassinat du militant conservateur Charlie Kirk.
Selon des experts de la télévision, il existe peu d’autres exemples d’émissions à succès annulées en raison de pressions politiques. En 1969, CBS avait brusquement annulé «The Smothers Brothers Comedy Hour», qui diffusait des sketches humoristiques dénonçant la guerre du Vietnam et soutenant les droits civiques.
Colbert, un ancien de l’émission The Daily Show, a passé neuf ans à incarner un commentateur conservateur bouffon dans The Colbert Report sur Comedy Central. D’ailleurs, ce n’est pas tout le monde qui était ravi qu’il prenne les rênes du Late Show, Rush Limbaugh déclarant: «CBS vient de déclarer la guerre au cœur de l’Amérique.»
Sous les administrations démocrates comme républicaines, Colbert et d’autres humoristes de fin de soirée ont proposé leur vision des événements du jour, offrant ainsi une perspective différente de celle des médias d’information traditionnels.
«À certains moments, par exemple quand un événement majeur se produit, on a vraiment envie d’entendre ce point de vue qui dit : “Voici une autre façon de voir les choses”», a expliqué Dustin Kidd, professeur de sociologie à l’Université Temple. «Ou quand on se sent vraiment submergé, on a besoin qu’on nous rappelle qu’il est encore possible d’en rire. Et donc, plus on perd ces moyens d’en rire, plus nous nous appauvrissons tous.»
Colbert a apporté sa touche personnelle
The Late Show accueillait des célébrités, des invités musicaux et proposait des blagues sur divers sujets, comme les autres émissions de fin de soirée. Mais Colbert y apportait sa touche personnelle, en affichant ouvertement sa foi catholique et son adoration pour sa femme et invitée régulière, Evie McGee Colbert.
Après le monologue, il proposait des rubriques décalées comme Meanwhile, un regard sur l’actualité mondiale dans What’s Going On Over There?, la technologie avec Cyborgasm et l’argot des jeunes dans Stephen Colbert Presents: That’s Yeet. Dabbing on Fleek, Fam!
The Late Show, lancé en 1993 avec l’animateur David Letterman, a remporté deux prix Emmy sous la houlette de Colbert, ainsi qu’un prix Peabody. À partir de vendredi, la tranche horaire de 23 h 35 sera occupée par Comics Unleashed, un talk-show dont l’animateur, Byron Allen, a promis qu’il éviterait la politique.
«Il va y avoir un énorme vide», a souligné Lisa Rogak, autrice de la biographie de 2011 And Nothing But the Truthiness: The Rise (and Further Rise) of Stephen Colbert. «Et je ne pense pas que quiconque ait vraiment envie de prendre le relais pour le combler.»
Parmi ceux qui regrettent le départ de Colbert figure l’astrophysicien Neil deGrasse Tyson, un invité régulier. Johnny Carson avait l’habitude d’inviter des scientifiques, mais Tyson affirme que peu d’animateurs de télévision le font de nos jours. Colbert avait même une rubrique mettant en avant les nouvelles découvertes, intitulée The Sound of Science.
«La science n’a pas souvent l’occasion d’accéder à la culture grand public», a expliqué Tyson.
Contrairement aux querelles internes d’il y a quelques décennies, d’autres animateurs de fin de soirée se sont ralliés à Colbert. Kimmel, Jimmy Fallon, John Oliver et Seth Meyers ont récemment rendu visite à The Late Show.
The Tonight Show Starring Jimmy Fallon sur NBC et Jimmy Kimmel Live! sur ABC, qui sont généralement diffusés en même temps que The Late Show, diffuseront à la place des rediffusions jeudi.
Les catholiques et les amateurs de Tolkien en deuil
Les catholiques pleureront également la perte d’un animateur de fin de soirée capable de citer les Psaumes par cœur et qui abordait des questions de foi avec ses invités, allant jusqu’à évoquer ce qui se passe après la mort avec The Colbert Questionert.
«Nous perdons un catholique très connu et quelqu’un qui partageait ses idées religieuses librement et avec intelligence», s’est désolée Stephanie Brehm, autrice de America’s Most Famous Catholic (According to Himself): Stephen Colbert and American Religion in the Twenty-First Century.
Elle a évoqué des moments poignants, comme la conversation de Colbert avec le vice-président de l’époque, Joe Biden, au sujet de la mort de son fils, sa discussion sur le deuil avec Anderson Cooper et son exploration de la relation entre la foi et la comédie avec Dua Lipa.
Brehm a vu Colbert se transformer en une sorte d’autorité morale et se rallier au camp de la justice sociale des catholiques progressistes: «Il met en avant cette qualité morale en défendant les valeurs morales américaines telles que la liberté d’expression, et il le fait avec un jargon catholique, un langage catholique.»
Il y a aussi les admirateurs de l’auteur J.R.R. Tolkien qui seront en deuil. Colbert est un grand amateur du Hobbit et du Seigneur des Anneaux et a défendu Tolkien dans des sketches, des références et des concours, battant notamment James Franco à plate couture lors de quelques joutes mémorables.
«Je pense que si l’on prend du recul et que l’on réfléchit à sa carrière, tout ce qu’il a fait l’a été pour le bien de la communauté», a soutenu Duane Cronkite, responsable de la programmation en direct pour le forum et le site d’actualités Fellowship of Fans.
Timothy Lenz, membre du comité de direction de la Mythopoeic Society, un groupe consacré à l’étude et à l’appréciation de Tolkien, affirme que Colbert a inspiré de nouveaux lecteurs.
«Stephen Colbert est sans conteste la célébrité la plus enthousiaste parmi les amateurs des œuvres de Tolkien», a-t-il indiqué. «Ce genre d’enthousiasme public et sans complexe pour des histoires qui, dans la jeunesse de Colbert, auraient été considérées comme ringardes et pas cool, aide vraiment à encourager les amateurs de tous âges à assumer pleinement leur côté geek.»
Tolkien offre, comme il se doit, une nouvelle étape à Colbert après la fin de son émission: il coécrit actuellement un nouveau film Le Seigneur des Anneaux.
«Il vit actuellement le rêve de tout fan», a relaté Lenz.
